Dans la levée du jour, en nouvelle spécialiste de l’abondance, elle a pris son plumeau, mis ses yeux en orbite dans le grenier des joies de son cœur.
« Ah tiens la Yvette a changé de coiffure, ah ah elle est vraiment très belle… Marcel part faire sa ballade, tiens il n’a pas son chien ? Un tracteur au loin toussote ! Ah le René a sorti l’ancien… que la nature est belle… »
On entend comme un piaillement…
Elle n’entend pas.
« Quelle bonne idée j’ai eu d’acheter au marché des belles occasions cette longue vue sur pattes ! Tiens Suzanne sort déjà sa mobylette, elle a pris le grand cabas, elle va faire son plein de commissions ! »
Le piaillement se fait plus pressent ! « Celui-là il sait se faire entendre ! » Mais voilà que le tambour du garde champêtre entonne l’heure de sa messagerie et annonce que le feu d’artifice sera exceptionnel… « Patati patata, on s’en fout, encore nos sous qui partent en fumée ! »
« Oui oui je viens », hurle-t-elle, dans la solitude de son cœur, elle s’est prise d’affection pour un vieux bâtard aussi vieux qu’elle : un jour de grand froid, elle était sur la route avec sa brouette et comme à chaque fois qu’on la voyait d’un peu trop près, elle recevait quelques caillasses de quelques crasses… sans parler de ceux qui lui prenaient son intimité, ces orduriers pensaient la mettre plus bas que terre, lui rappelaient sa condition d’animal, ces orduriers de la génuflexion hypocrite du dimanche…
Elle vit une forme toute recroquevillée dans un fossé, intriguée elle alla regarder, un animal maigre gémissait, elle lui parla doucement !
« Faut vraiment être un monstre pour mettre un animal dans cet état ! Le pauvre hère était enroulé dans des barbelés ! Ah les porcs ! »
Pour les lui retirer, elle mit beaucoup de temps, le pauvre être était sans force et sous la voix douce, se laissa extraire de sa prison !
« Ah ben mon cochon t’es plein de puce ! T’es aussi moche que moi, à nous deux on fait la paire ! Ah ben hé ben, bienvenu dans la maison de la sorcière ! »
Elle vivait dans une cabane à l’orée d’une forêt, qui tenait debout par miracle, elle bichonna le chien et l’appela Miracle ! Quand sa mère mourut, il fallu toute la patience et la générosité du curé et du médecin, de quelques amis, pour la maintenir en vie…
L’obscurité n’avait pas envahi son cœur…
Elle savait beaucoup de la méchanceté de l’être humain… Et celui-ci prétendait tout savoir d’elle, avait colporté ses médisances, avait décortiqué sa vie, comme s’il était dans sa tête, comme s’il vivait avec elle, comme s’il connaissait sa vie ses peurs ses joies ses souffrances, et parce qu’elle était si différente d’eux, avait tiré des plans des conclusions sur leur comète, surtout depuis qu’elle avait hérité de la Belle du Pré, une résidence huppée et d’une fortune conséquente qui la fit basculer du ruisseau au chaud !
Il s’avéra qu’elle était une enfant naturelle d’un riche bourgeois du coin qui avait laissé une lettre pour son fils à lire après sa mort… Le fils trouva la lettre dans un tiroir secret d’un bureau…Il avait une sœur… alors il la coucha sur son testament et ne mit plus la maison en vente ! Sa mère n’avait jamais voulu entendre parler d’elle… La fortune venait d’elle et menaça son époux de la rue…!
Elle sortit vivement du grenier inquiète pour Miracle, elle passa un coup de plumeau sur le christ, sur sa croix qui brillait déjà comme un sou neuf, lui fit un énorme bisou et lui dit : « Merci ! »
On aurait dit qu’une larme coulait sur le corps du Christ, la vieille dame le regarda, le prit contre son cœur et dit : « Ta place est au salon ! Fini le grenier ! »
La vieille dame, Marie de son prénom, retrouva son Miracle qui avait un peu la truffe chaude ! Elle appela le vétérinaire et dit : « Tu vois ça, c’est un téléphone et hop on parle à qui on veut ! Ça aussi c’est un sacré miracle » Et elle lui fit un énorme câlin !